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EN COULISSES AVEC...

Jean-François D. O'Bomsawin - Gestionnaire de la programmation

Adolescent, à titre de membre d’une Première Nation, je ne me reconnaissais pas vraiment dans les réalités peintes par la télé québécoise et canadienne. On y parlait très rarement de peuples autochtones et lorsque c’était le cas, nous étions représentés de façon très négative, que ce soit dans la fiction ou dans les actualités quotidiennes. Ce n’était pas ma télé, disons. Je me souviens encore de cette soirée de septembre 1990 où Radio-Canada a interrompu la diffusion des Filles de Caleb pour présenter un bulletin spécial sur la fin de la Crise d’Oka; quel événement ce fut! C’était heureusement la fin d’une période très sombre pour nous.

Depuis toujours, j’aime me faire raconter des histoires; je suis allé travailler au Musée canadien des civilisations précisément parce que c’est un endroit rempli d’objets racontant des histoires. Et lorsque l’occasion s’est présentée à moi de travailler pour APTN, un diffuseur d’histoires issues des premiers peuples, en 2010, j’ai sauté à pieds joints sur l’occasion! Maintenant que je suis gestionnaire de la programmation de la région de l’Est, j’ai la chance de contribuer à ce que les autochtones puissent se reconnaître, au quotidien, dans les histoires qu’on leur présente. Et c’est ainsi depuis plus de dix ans maintenant.

Pour ce faire, je gère ce que j’appelle une vaste et très active communauté de production autochtone, à la fois anglophone et francophone. Je suis un peu comme un chef d’orchestre, appelé à effectuer plusieurs tâches : tenir des réunions (sur Zoom depuis un an!), accueillir des pitchs, évaluer des projets et les proposer à mon tour à l’équipe d’APTN, lire des scénarios — dramatiques, documentaires, jeunesse, etc. —, contacter d’autres diffuseurs, créer des partenariats, être à l’affût de ce qui se passe dans nos communautés et des dernières tendances télévisuelles, définir des stratégies, etc. Bref, je suis un touche-à-tout, dont le mandat est de faire rayonner le talent autochtone aux quatre coins du Canada, dans le respect des peuples, des communautés et des personnes qui sont à l’écran et devant leur écran.

Crédit photo @ François Couture

J’accorde une importance particulière à notre programmation pour enfants, étant moi-même un grand fan d’émissions jeunesse et surtout parce que je sais que celles-ci permettent de transmettre nos valeurs et nos langues de façon ludique. Enfant, je voulais tellement faire partie des histoires que je regardais avec mes grands-parents! Mais il n’y avait pas de personnage autochtone dans Passe-Partout… Cette absence a un énorme impact sur la psyché d’un enfant : ne pas se voir, c’est en quelque sorte ne pas exister…

Or, APTN présente des émissions dans une quinzaine de langues, ce qui contribue à les maintenir bien vivantes, certes, mais aussi à nourrir la fierté des peuples qui les parlent. La fierté d’être Abénakis, ça n’existait tout simplement pas en moi, à ma naissance; je baignais dans une culture dominante qui, dans le fond, était peu intéressée par mon destin d’autochtone. Vous dire les âneries que j’entendais dans les cours d’histoire, à l’école… C’est pour cette raison que j’ai aujourd’hui le sentiment de faire œuvre utile chez APTN : si par exemple j’encourage une jeune animatrice à parler l’inuktitut à l’écran, plutôt que l’anglais de nombreuses personnes, chez elles, vont en bénéficier. Cette animatrice porte en elle une partie du patrimoine et de l’histoire de son peuple, et il est important pour moi de la célébrer.

La télévision est un médium puissant, dont plusieurs ont prédit la disparition; cependant, je crois qu’elle a un bel avenir devant elle. Elle est simplement en transformation. Elle est encore fort utile aujourd’hui, en tout cas, on l’a vu par exemple cette année avec les points de presse du premier ministre du Québec. Les Netflix, Amazon Prime Video et autres Disney+ représentent un beau défi pour nous, gestionnaires de programmation, mais nous travaillons dans la qualité et non dans la quantité, et c’est ce qui, ultimement, va nous permettre de continuer à nous démarquer.

Membre de la Première Nation abénakise dOdanak, Jean-François D. OBomsawin détient un baccalauréat en communications de lUniversité dOttawa. Pendant cinq ans, il a travaillé au Musée canadien des civilisations à la gestion dun programme de formation à lintention des Autochtones. Il a débuté chez APTN en 2010 comme coordonnateur des communications pour le département de marketing puis, en 2012, il sest joint au service de la programmation comme gestionnaire de la programmation de la région de lEst. En juillet 2016, il a occupé le poste de gestionnaire sénior de la programmation pour un mandat dun an, et il a repris ce poste le 13 janvier 2020.